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Interview

image1Michèle Debonneuil, inspecteur des finances, membre du CAE*


Réussir en Essonne : Quelle analyse faites-vous de la situation actuelle ?

Michèle Debonneuil : L’économie est désormais en conflit ouvert avec la société. Les dilemmes sont nombreux et insolubles : relancer la croissance par la flexibilité et créer des inégalités insoutenables, assurer la cohésion sociale et écraser les salaires pour rester compétitif avec le protectionnisme ou encore préserver les ressources naturelles et garder la croissance par ailleurs minée par les déficits publics. En fait nous vivons la fin de la révolution industrielle du siècle dernier, qui nous a permis de produire toujours davantage et toujours plus vite. Soit un modèle générant des gains de productivité finançant les services de santé et d’éducation grâce à la part prélevé par l’Etat. Or nos pays sont désormais suréquipés. Qui a besoin de 80 yaourts différents ? Par ailleurs les pays émergents produisent ces biens de consommation à des coûts qui mettront 30 ans à rejoindre les nôtres. Si nous ne changeons pas de régime d’ici là, nous sommes morts via la paupérisation des plus faibles et la destruction de l’environnement.

La signature d’une vraie sortie de crise est le retour au plein emploi. Dans votre dernier ouvrage ‘L’espoir économique’**, vous donnez une solution : quelle est-elle ?

C’est ce que j’appelle l’économie du quaternaire, qui intègre les biens (le secteur secondaire) dans le tertiaire : les services. Les produits du quaternaire feront passer les consommateurs d’une vie dans laquelle ils rêvaient d’« avoir plus » à une autre où ils chercheront à « être mieux ». J’ai calculé qu’en augmentant d’une heure la consommation de ces services à la personne on aboutissait à la création de 2 millions d’emplois à valeur ajoutée et correctement rémunérés. En imbriquant ainsi bien et service on pourra sauver l’industrie.

Un exemple de cette nouvelle économie ?

Au niveau des transports, par exemple, au lien d’acheter une voiture et d’en assurer l’entretien, l’assurance et le garage, on s’abonnera à un service de transport permettant d’utiliser une flotte de voitures en libre-service, avec ou sans chauffeur, que l’on pourra laisser au parking des gares ou des aéroports pour prendre le train et l’avion. Au fond, l’économie du quartenaire déplace la valeur des industriels vers les prestataires, ce qui a le grand avantage de rapprocher salariés les moins qualifiés des plus qualifiés et de tirer la croissance non par la quantité mais par une dynamique d’amélioration de la qualité.

Votre idée a servi de base au plan Borloo 2 mais sans grand succès. Pourquoi ?

Effectivement, avec une création de 4 000 emplois par an au lieu de 500 000 prévus par le ministre, le compte n’y est pas. Mais plusieurs de mes préconisations n’ont pas été mis en œuvre. Notamment celles qui concernaient les infrastructures technologiques pour localiser les services et abaisser les coûts de production, la formation des prestataires et la solvabilité des acheteurs potentiels. Le chèque emploi service universel manque cruellement d’ambition.

Alors, c’est sans espoir ?

Non, je viens de remettre un rapport à Nathalie Kosciusko-Morizet visant à la création d’une agence non gouvernementale ayant pour vocation de déployer massivement ces infrastructures qui nous manquent et qui nous permettront l’industrialisation productive des services à la personne. Quand, plus tard, tous les pays seront à ce diapason, on pourra envisager « la fin de la croissance ».

Propos recueillis par Pierre Talbot et publiés dans Réussir en Essonne N°119. Novembre/décembre 2009.

* CAE : Conseil d’analyse économique ** Bourin éditeur

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